JOUER UNE RROM

Yves-Noël Genod me propose de venir dans la rue de la Ménagerie de verre, avant le début du spectacle « Un petit peu de Zelda » avec le personnage de la Rrom trouvée au cours d’une improvisation une semaine plus tôt ; du public, elle essaiera d’obtenir de l’argent, un repas ou du tabac. A ceux qui le voudront bien, elle lira dans les lignes de la main.


J’ai toujours eu envie de jouer dans une autre langue que la mienne. Particulièrement cette langue-ci, apprise dans une ville de banlieue, dans des hangars désaffectés, sur des terrains au bord de l’autoroute, loin des centres où on ne la tolère pas.

J’ai toujours rêvé secrètement une transformation telle qu’on ne me reconnaisse pas.

Je pensais à Maria, à Ankutsa, à Raïssa, à Eleonora, à Nutsa surtout. Je me plaisais à penser que l’idée leur aurait plu ; à vrai dire je n’en étais pas sûre. Mais j’acceptai.

Immédiatement. Comme on accepte la chance, ou le jeu.

Je parlerai roumain, et la rue m’aidera à me dissimuler.

Nutsa et ses enfants

Lundi 19h40, les yeux noirs et le teint assombri, un foulard rouge fleuri dans les cheveux, larges anneaux bleus aux oreilles, pulls empilés sur un ventre suffisamment rembourré pour qu’il ait l’air d’abriter un enfant en germe depuis cinq ou six mois, pantalon Adidas et vieilles baskets noires, je fais de la place à une autre femme.

Elle s’appelle Nutsa, elle a mon âge, ma taille et un peu plus que mon poids.


Les premiers pas hors des coulisses sont plutôt mal assurés ; dans le hall, je m’attends à ce qu’on rit à mon accoutrement comme à une bonne plaisanterie, mais les danseurs qui sont là ont plutôt l’air de m’éviter. Serait-il possible que…

Je m’approche de l’un d’eux, j’ouvre la bouche. Je me demande comment va sortir ma voix. Une pièce ?

En face, le refus catégorique. J’insiste. Inutilement. Je continue.

Une personne, puis deux et trois, je demande de l’argent, de la nourriture, des cigarettes. Ceux qui me les refusent n’ont pas l’air de me les refuser comme on décline une invitation au jeu ; non, pas du tout, la gêne, l’agacement surtout sont bien trop flagrants.

Serait-il possible qu’on me confonde ?

Nutsa prend de l’assurance, et un peu d’arrogance.


Ça marche.

Toute l’heure qui précède le spectacle, il n’y a pas de doute possible, on me prend bel et bien pour une autre. Ce n’est pas comme lorsque je suis sur scène où les spectateurs acceptent la convention de me prendre pour une autre ; non, ce soir je n’existe pas sous le masque de Nutsa, il n’y a qu’elle, femme sans nom. C’est une Rrom. Point.

Une gitane. Une manouche. Un tsigane. Et il faut s’en méfier.

Je n’en reviens pas.

Durant quelques temps, je me laisse aller, il faut bien l’avouer à la fierté imbécile de n’avoir pas été déjouée, par personne, ou presque ; même les gens du théâtre qui n’ont sans doute pas été prévenus de l’arrivée d’une nouvelle actrice ne devinent pas l’imposture.

Un régisseur, L. fumait une cigarette dehors, il n’a rien à me donner, toutes ses affaires sont à l’intérieur ; Nutsa lui fait comprendre très facilement de rentrer, et de revenir avec quelque chose. Puis elle va vers les nouveaux arrivants.


J’oublie L. Cinq minutes passent. De l’argent, à manger, une cigarette. Je sens une pression sur mon bras, et avant que j’ai le temps de comprendre, on me glisse une pièce dans la main : le régisseur ; Nutsa voudrait le remercier mais il s’est déjà retourné, il rentre dans le théâtre. Donateur discret, anonyme.

(Un peu plus tard pourtant, parce que Nutsa a osé pénétrer jusque dans le théâtre pour importuner les spectateurs à la sortie de la salle, il tentera de la mettre à la porte.

La directrice des lieux n’est pas loin. Et parenthèse dans la parenthèse, le contact physique, même agressif ne fait pas peur à cette femme, à plusieurs reprises, elle me pousse loin d’elle pour bien me faire comprendre son mécontentement.).

Je ne dis rien, je n’avoue pas, je laisse Nutsa faire.


Mais la plus idiote dans tout ça, c’est bien moi.

Je suis bêtement flattée, régalée de complaisance stupide : « Je viens de réaliser une performance d’actrice. De bonne actrice. »

Malheureusement, je me mets à réfléchir à ce qui vient de se passer, à cet inattendu trop facile. J’essaie de me souvenir des visages que j’ai croisés.

Je constate que je m’en souviens plutôt bien ; et pourtant, ils me paraissent lointains, flous, comme s’il leur manquait quelque chose. Mais quoi ?

L’ovale ou le carré, la forme de la tête, la couleur et la coupe des cheveux, l’âge, le sexe de la personne, tout est là ; tout, sauf le contenu des yeux.

J’ai croisé des dizaines d’hommes et de femmes et pratiquement pas un seul regard.

Dès qu’on apercevait Nutsa, on se détournait de son chemin pour ne pas la rencontrer, et si malgré tout elle venait vers vous, ou si on l’apercevait trop tard pour l’éviter, il restait toujours la possibilité de dévier le regard.

Nutsa, c’était un foulard et un ventre trop rond, et l’un et l’autre paraissaient aux yeux des autres comme un accoutrement immédiatement identifiable.

Nutsa, c’était un costume, sans une femme dedans ; un simple vêtement rempli par un archétype, pire encore par une sorte de clone de toutes ces filles que l’on voit traîner aux alentours des gares, et pour lesquelles on a toujours une pensée mauvaise ; vagabondes qui restent là, des jours et des semaines entières sur le même parvis, tandis qu’on monte dans un train pour ailleurs. Nous les voyageurs domiciliés, elles, les nomades sédentaires.


Nutsa n’avait pas réellement faim, ni vraiment besoin d’argent, et d’ailleurs certainement aucun enfant dans le ventre, on sait bien tout ça : la famille des menteurs, des voleurs, des profiteurs ; on est parfaitement informé. Dieu merci.


J’ai compris alors que pour tous ces passants pressés de vivre leur odyssée, Nutsa était une comédienne.

Une comédienne et peut-être une sorcière. Et il valait mieux éviter de trop la regarder cette méduse contemporaine, au cas où elle vous jetterait un sort après que vous ayez refusé de vous prêter à son petit numéro.

C’était l’automne, il était vingt heures, le soleil était couché, j’avais le noir pour allié, la superstition et tous les préjugés.

Qui soupçonnerait une comédienne de se cacher derrière une dissimulatrice ?


Une Rrom croisée en Roumanie

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