Inventée pour mettre en scène les pièces de son auteur, Diane Regneault, la Compagnie de Trop revendique l’écrit comme le cœur de ses créations.

L’écrit et le jeu.


Le jeu, pour une compagnie de théâtre, c’est une lapalissade, certes ; mais il fait bon de rappeler cette lapalissade lorsque les temps sont difficiles (et en a t’-il déjà été autrement ?), lorsqu’une trop grande austérité nous menace.

Au même titre que le droit à la chance et à la vie, que le droit au travail et à l’égalité, nous revendiquons le droit au rire, ou au jeu, cela revient au même.

(Puisque le jeu, on le sait bien, c’est toujours pour rire …)


Nous voulons rire des absurdités du monde, de l’angoisse des mortels, de la tyrannie de nos sentiments et être encore capables de nous amuser d’un pet bien placé.

Toutes les formes de l’humour seront acceptées, de la plus triviale à la plus sophistiquée ; de la plus pertinente à la moins recherchée. Aucune ségrégation ne sera admise.

Blague grossière ou savant jeu de mots bien étudié, pourquoi choisir ?

Il faut que le rire échappe au genre.

Rire aux éclats ou rire jaune, rire graveleux, rire franc, à gorge déployée ou les dents serrées, dans sa barbe, ironiquement, maladroitement, mais rire. Et si un reste de désolation se trahit parfois au coin de l’œil, alors rions à larme !


Si la comédie s’est imposée à nous, c’est peut-être parce qu’elle nous est apparue comme le genre le plus libre ; avec la comédie, sujet grave ou sujet léger, il n’est plus nécessaire de trancher ni de séparer mais au contraire de mêler, de brouiller.

La diversité, c’est ce qui nous convient le mieux.


Parce que nous aimons la vie, parce que nous prenons le monde au sérieux, parce que les autres nous intéressent, nous persistons à préserver la comédie comme un contrepoint possible aux tourments de l’homme, et aux écarts de nos histoires.

Un contrepoint où se stabiliserait le poids des existences.

Osons l’affirmer, nous rêvons à la comédie comme énergie durable, pourquoi pas comme utopie vénérable ?


L’autre utopie à laquelle nous aspirons, c’est l’écrit.

Dès la première pièce, il a été évident que la page blanche, tout aussi bien que le plateau était un terrain de jeu ; et qu’il nous fallait nécessairement passer par cette surface avant de rejoindre la scène. Pour une simple et bonne raison : c’est que nous voulions la langue comme partenaire et comme metteur en scène. Et que nous ne croyons pas qu’avec un tel partenaire, il soit possible d’improviser.

L’improvisation permet de trouver des idées, des situations, des formulations aussi peut-être, quelques traits d’esprit, du texte pourquoi pas, l’improvisation tente une figure, une façon de bouger, une manière de parler. Mais elle n’invente pas une langue qui appartiendrait à quelqu’un et à personne d’autre et dans laquelle nous pourrions nous reconnaître pourtant.

L’improvisation propose une histoire et des résolutions.


Il nous semble qu’au contraire l’écriture laisse des blancs, des interstices, des vides par lesquels lecteurs et spectateurs s’approprieront l’œuvre.

L’écrit pose le mystère de quelqu’un, l’improvisation cherche des solutions, elle veut remplir.

L’œuvre écrite lorsqu’elle est réussie devient l’œuvre de celui qui la lit, l’œuvre qui naît de l’improvisation reste toujours le travail d’un autre.

Ceci, loin d’être une définition, retrace plutôt une impression personnelle avec laquelle nous cherchons à expliquer ce qui n’est après tout qu’un choix inné, ni meilleur, ni moins bon qu’un autre.

Loin de nous d’ailleurs l’idée de bannir l’improvisation de notre travail. La course des nuages est un spectacle dans lequel nous avons mélangé le théâtre de texte et l’écriture du plateau.

Nous disons simplement que l’improvisation ne nous suffit pas, si bons soient les dialogues composés, si intéressantes les situations, quelque chose manque.


Nous avons toujours attendu quelque chose de plus vaste qu’une histoire, toujours espéré quelque chose de plus grand que le personnage, et cette chose, sans doute c’est la littérature, la part de l’invisible.


Nous ne nous sentons pas capables de la convoquer directement sur le plateau ; au préalable, l’écriture s’impose.

Avant de rejoindre la scène, nos personnages vont naître d’un rapprochement entre l’auteur et les mots ; d’un jeu entre les désirs et la grammaire.

Que quelqu’un arrive parce qu’une phrase a été écrite, c’est pour nous un idéal.

Peut-être le tiraillement de l’être qui s’invente sur le papier, a des similitudes avec les aller-retour de l’auteur, regardant sa page ou son écran puis la fenêtre, tiraillé entre la solitude de la pièce et le monde à l’extérieur, tandis qu’il songe à une unité réconciliée. Ou à la littérature, tout aussi bien.


La littérature qui brouille les délimitations, et ne commet pas de frontières. Fiction et réalité, ne sont plus à distinguer dès qu’il s’agit d’elle.

La littérature est un monde qui contient tout à la fois le monde et sa représentation.

C’est pourquoi nous convergeons vers elle.